Se reconnecter à soi ou comment lâcher les ballons

Sleeping Beauty

Sleeping Beauty

 

Les nouvelles technologies et le progrès nous éloignent petit à petit de nos instincts, de notre intuition. Avec le baromètre et les stations météorologiques, savoir le temps qu’il fera demain n’est plus un soucis. Il n’est plus nécessaire d’observer la nature. Chercher les réponses en soi paraît fantasque et hors de propos. Je suis persuadée qu’une minorité se risque à mettre ne serait-ce qu’un doigt dehors pour faire son choix entre la doudoune et le trench-coat. Automatiquement maintenant, bon nombre d’entre nous survole l’appli météo de son smartphone et se fit aux pictogrammes animés (soleil, pluie, nuages) et les températures qui les accompagnent juste en dessous.

L’Ego du genre Humain a aujourd’hui encore ancré en lui, le besoin irrépressible de dominer les Eléments, les conquérir, les assoir. Ainsi, il a créé des machines pour voler plus vite que le vent, des cabines à bronzer plus fort que le soleil ne le permet. Le tout, toujours dans l’objectif d’avoir un temps d’avance. Mais à systématiquement chercher à être en avance, comment être dans l’instant ?

Je ne parle pas de profiter du “moment présent” parce qu’il est volatile et n’a pas tellement de sens. Le présent s’évanouit dès lors que je dis “présent”. On ne peut donc qu’être dans l’anticipation de ce mot ou dans le souvenir de la sensation éprouvée en l’ayant prononcé.

Qui perd, gagne ? Vraiment ?

Le progrès technique ne date pas d’hier et cherche depuis la nuit des temps à conjurer le sort de cette vieille bête noire : LA MORT. Dans la vie, l’Homme crée et progresse pour deux raisons très simples :

  1. Gagner du temps et de facto la course contre la mort.
  2. Se distraire (il croit vouloir être dans le présent mais cherche inlassablement à éviter de penser à sa mort à venir).

Le Progrès ne repose que sur ces deux concepts très simples et efficaces. Les deux sont reliés à un même aspect, la Mort, que dans un univers sensoriel et terre à terre, nous redoutons fortement. Puisqu’elle représente la fin de toute chose. Et même si la Vie est un grand cycle fait de morts successives, Monsieur Tout le Monde se fiche bien de savoir que sa mort et surtout que sa dépouille contribuera à nourrir la terre qui elle nourrira les vers qui nourriront les oiseaux qui nourriront les hommes. Ce qu’il veut : c’est rester VIVANT.

Plus les siècles passent, plus le progrès sert l’individualisme. Aujourd’hui en Chine, nous sommes prêts à clôner des vaches pour garantir le plaisir à chacun d’entre eux de manger leur steak. J’ai pas retenu grand chose de mes cours d’économie au lycée, mais Tocqueville et sa théorie sur “La Passion pour l’Egalité” m’ont marqué. Effectivement, dans beaucoup de nos pays développés, l’envie et la jalousie font rage. “Et pourquoi lui, il a ça et pas moi ? En quoi suis-je différent pour ne pas mériter la même chose ?”

Nous collectionnons les animaux sauvages dans des zoos imitant leurs habitats naturels avec des rochers en polystirène et des banquises peintes à la bombe pour le plaisir de les voir plus prêts de chez nous. Et plus généralement, le progrès nous permet de téléphoner à quelqu’un se trouvant à des milliers de kilomètres de distance sans souffrir le moindre éloignement.

Quotidiennement, c’est une cause qui n’en finit jamais, à croire que le temps, le vieillissement et la mort sont nos ennemis et qu’ils luttent contre nous.

Se reconnecter à soi passe par l’ennui et le silence

Paraît-il que les enfants se développent mieux s’ils ne s’occupent pas en permanence, ou s’ils sont confrontés au silence. Leur créativité s’en trouve bien plus étendue, leur imaginaire aussi. Beaucoup de foyers utilisent la télé comme une berceuse, comme un fournisseur 24/7 de conversations. Elle est allumée tout le temps. Pour “mettre un fond sonore” on me dit souvent. Elle prévient surtout de l’angoisse présumée du silence. Je connais pas de mal gens qui sont incapables de vivre sans mettre de musique, ou sans écouter même de très loin, une série à la télé ou sur leur écran. Ils ont peur d’entendre les bruits d’eux-mêmes, ils anticipent l’angoisse de s’ennuyer, ils refusent de prendre du temps vraiment pour eux. A rien faire. A être attentif à ce qui se passe dans leur mental, à le voir pas à pas, calmer ses interventions pour profiter d’un agréable instant méditatif. Ces personnes se stimulent toujours plus avec des artifices, des applications, le candy-crush pour “Tuer le Temps” (marrant cette expression nan ?), la musique pour se détendre, la télé pour s’endormir, etc… Le “Rien” est vécu comme la hâche d’un Bourreau. Le Rien est assimilé à la Mort, toujours la même.

Seashell

Se reconnecter à soi passe par l’acceptation de ne pas savoir, de ne pas connaître, de ne pas avoir toutes les réponses. Accepter l’attente. Accepter. Accueillir.

Dans un monde régi par l’efficience et la compétitivité, on réclame toujours plus de preuves de fiabilité. On estime que la confiance se gagne, se mérite et le bénéfice du doute n’a plus sa place. Le doute, au sens large, n’est plus envisageable. C’est fini ! On a dit : efficience, compétitivité. Sur nos épaules, toujours plus de pression. Il faut prendre des décisions, faire des choix, ne pas PERDRE DE TEMPS. Savoir en 3ème le métier qui nous permettra de gagner notre vie jusqu’à la retraite et puis ne pas avoir envie d’en faire plusieurs (des métiers) dans sa vie parce que ça fait de nous des girouettes qui ne savent pas ce qu’elles veulent. Et pourtant, avoir des envies divergentes n’est pas malsain en soi. C’est plutôt un gage de curiosité, d’ouverture d’esprit, d’intelligence.

Le doute, ne pas être sûr : c’est lâcher prise. C’est admettre que tout ne dépend pas de nous.

Se reconnecter à soi, c’est prendre le temps, se donner du temps, s’octroyer du temps et pour cela, il est nécessaire d’accepter que nous n’avons aucune emprise sur lui : le Temps. Nous n’avons aucune emprise sur lui, cependant il n’existe pas sans nous. Nous, expérienceurs du Temps, faisons de lui ce qu’il est, nous lui donnons (de par notre pouvoir de création, et de projection) toutes ces caractéristiques abstraites inhérentes à notre perception subjective de ce qu’on croit qu’il est.

  • Le temps passe plus vite quand on réalise une activité qui nous plait que lorsqu’on attend. En définitive, le temps s’égraine de la même façon dans les deux cas. C’est notre état d’esprit qui maquille le temps.

Accepter que nous n’avons aucune emprise sur le Temps, que nous lui permettons d’Être et que nous ne pouvons l’empêcher d’Être : c’est lâcher-prise. C’est cesser de se débattre.

Pour illustrer ce propos, un peu de concret :

  • Mettez-vous à la place d’un saumon pris dans un filet. Il croit dur comme fer que se débattre est nécessaire à sa survie. Que de cette manière, il réussira à ses dégager du filet ; or, il ne fait que renfermer l’emprise des mailles sur ses nageoires.
  • Vous êtes coincé dans des sables mouvants. Plus vous allez bouger et tenter de vous défaire de la molle et visqueuse attraction vers le noyau de la Terre, plus vous vous en rapprocherez.

C’est universel. Ca vaut pour les mouches dans les toiles d’araignées, ça vaut pour le coup droit du tennisman et le swing du golfeur. On parle de “lâcher son coup”. Le relâchement du corps donne de meilleurs coups. La crispation les rend étriqués et moins amples.

Lutter, se débattre : ça ne fonctionne pas. C’est s’asphyxier. Dès lors que vous vous sentez piégé, ne vous battez pas. Le temps n’est pas un ennemi à vaincre. Il marche à vos côtés et ne vous quitte jamais. Lutter est contre-productif. Lutter contre lui n’amène que du stress, des pensées parasites, un sommeil agité et une incapacité à se satisfaire de rien.

Au contraire, lâchez prise. Acceptez que la solution ne vienne pas toujours de vous ou du moins qu’elle ne résulte pas forcément d’une joute ou sueur et sang sont les maîtres mots. Cette simple prise de conscience vous ôtera d’un gigantesque poids. 

Photos : DLHH Modèle : Ayana Fuentes Uno