Un déjeuner sur la mer : Instant parfait #1

Perros Guirec, novembre 2016

Avec ma mère, on a cette tradition, aujourd’hui encore, cette journée parfaite mère-fille qui marque d’une étoile nos vacances en Bretagne. Été comme hiver, par chez nous là-bas, il y a toujours du soleil au cours de la journée, succédé de pluie, précédé de vents assourdissants mais du soleil tout de même.

D’abord, on se lève trop tard pour prendre un petit déjeuner. Quand on se réveille, c’est une mer d’huile qui s’annonce au-delà des balustrades. Pas un bruit. Si. Les chiens qui courent à côté de leurs maîtres, le long de la promenade, au bord de la plage. On perçoit leurs aboiements en un écho limpide.

Je prend la température sur la terrasse, une légère brise mais rien qui ne nous empêche de manger dehors. La même idée apparait alors dans nos têtes : “On va se faire du merlan.”

Je saute dans la voiture, me rends chez le poissonnier et achète des filets de merlan pour quatre personnes même si nous ne sommes que deux. De retour à la maison, ma mère a sa grande poêle sur la plaque, le beurre fond dedans et n’attend plus que de crépiter contre les filets.

La cuisson est toujours réussie. Ma mère ne rencontre que très peu d’échecs concernant le département “cuisine”. Croustillants et dorés à l’extérieur, moelleux à coeur. Le tout accompagné d’une généreuse couche de crème fraîche, épaisse, lourde, entière, à 18 000 % de matière grasse mais tellement délicieuse. Sel, poivre. Terminé. C’est prêt. La table est dressée, je n’ai pas perdu de temps. Pas question que les poissons refroidissent et que mon plaisir soit gâché.

On s’installe. Les goélands tournoient au dessus de nous. La brisette nous fouette et puis d’un coup, plus rien. Le calme absolu. Seul le cliquetis mélodieux de nos couverts séparant délicatement les morceaux, le couteau poussant le bout sur la fourchette et la fourchette le portant à nos bouches entrouvertes.

On ne parle pas mais nos yeux disent tout. Et nos râles de plaisir aussi. Nous sommes toutes les deux attablées sur la terrasse dans le silence le plus complet. Le temps s’arrête alors. Plus rien n’a d’importance. La crème est onctueuse, nous ne prendrons pas de dessert. Dans notre assiette, il y a les 72 plats d’un banquet de roi. Il ne nous en faut pas plus.

Le soleil monte encore un peu plus haut dans le ciel. Je suis pieds nus et sens la pierre qui se réchauffe sous les langues solaires. Comme à chaque fois que j’ai chaud sous mes pieds, sur cette terrasse, je décide de m’accroupir. Ma mère me croit frappadingue. En fait, je m’approche de la pierre chaude pour respirer son odeur si caractéristique.

“Qu’est-ce tu fous ?” me dit ma mère.

“Ca sent le soleil.” Je lui réponds.

Ce parfum, s’il était capturé dans un flacon portant une étiquette Hermès ou Guerlain, n’égalerait pas cette saveur si enveloppante et rassurante que celle de la vraie pierre chaude. La pierre chaude que l’on touche, qui nous transfert son ardeur, qui s’émeut devant les rayons pénétrants et flatteurs de cette boule de feu.

Je soupire d’amour. D’amour pour ces instants chaleureux, d’intense réceptivité à ces petits moments de joie.

Je me remets à table. Je finis mon poisson. Je trempe mon pain dans la crème qui reste sur le bord de mon assiette. J’ai fini. Repue. Ravie. Déçue de fermer cette parenthèse, cependant.

Nos regards se perdent à l’horizon. Le ressac est un peu plus bruyant maintenant. La mer s’agite un peu plus. Elle monte et vient se mettre à table à son tour, engloutir les galets et les algues abandonnés la veille sur le sable mouillé. Le ciel s’assombrit alors. Les pierres de la terrasse sont repues elles aussi. Elles ont assez mangé de soleil pour aujourd’hui.

 

Voilà, mesdemoiselles. J’inaugure aujourd’hui la sous-catégorie “Instant Parfait”, pour apporter un peu de légèreté, de fraîcheur, et un vécu dont moi seule ai le secret. J’espère que vous vous plairez également dans cette catégorie !

Credit Photo : DLHH